LUX INFINITY | Changyu, le pionnier du vin chinois à Paris

Par Yasmine Maylin

Fondée à Yantai en 1892, Changyu accompagne depuis plus de 130 ans la construction de la viticulture moderne en Chine. Après avoir développé ses vignobles du Shandong au Ningxia et investi dans plusieurs propriétés internationales, la maison ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre de son histoire à Paris. Une implantation stratégique, mais aussi culturelle, destinée à faire découvrir une identité viticole chinoise encore largement méconnue en Europe.

Au 76 boulevard Haussmann, entre les grands magasins, les hôtels particuliers et les adresses emblématiques du VIIIᵉ arrondissement, une autre géographie du vin commence à se dessiner. Depuis février 2026, les cuvées de Changyu sont présentées au sein de Global Wine & Spirits, un espace contemporain consacré aux vins et spiritueux du monde.


La maison chinoise y a installé la Changyu 1892 Art Gallery, également appelée Galerie 1892. Plus qu’un simple point de vente, cet espace a été conçu comme un centre international d’expérience autour de la culture viticole chinoise. Dégustations, expositions photographiques, rencontres professionnelles et activités pédagogiques doivent permettre au public français de comprendre l’histoire de la maison, mais également celle des nouveaux terroirs chinois.

Cette arrivée dans la capitale ne constitue pas seulement une opération commerciale. Elle marque une nouvelle étape dans un étonnant voyage entre l’Europe et la Chine. À la fin du XIXᵉ siècle, Changyu avait importé des cépages et des techniques européennes afin de construire la première industrie vinicole moderne du pays. Plus d’un siècle plus tard, la maison revient en Europe pour présenter ce que la Chine a fait de cet héritage.


Une histoire du vin chinois bien plus ancienne qu’on ne l’imagine

Parler de l’histoire du vin en Chine suppose d’abord de distinguer le vin de raisin des nombreuses boissons fermentées traditionnellement regroupées sous le terme chinois jiu. Durant des millénaires, celui-ci a aussi bien désigné des alcools issus du riz, du millet et du sorgho que des préparations à base de fruits.

Sur le site néolithique de Jiahu, dans la vallée du fleuve Jaune, des chercheurs ont identifié dans des poteries les traces d’une boisson fermentée élaborée entre 7000 et 6600 avant notre ère. Sa composition associait notamment du riz, du miel et des fruits. Il ne s’agissait donc pas encore d’un vin de raisin comparable à celui que nous connaissons, mais cette découverte atteste l’ancienneté exceptionnelle des cultures de fermentation en Chine.

La vigne eurasienne et le vin de raisin entrent plus clairement dans l’histoire chinoise sous la dynastie Han. Au IIᵉ siècle avant notre ère, l’émissaire impérial Zhang Qian voyage vers les royaumes d’Asie centrale. À son retour, il rapporte à la cour des informations sur les vignobles et les vins produits notamment dans la vallée de Ferghana. Des plants sont alors introduits à proximité de Chang’an, l’actuelle Xi’an, l’une des extrémités orientales de la Route de la soie.

Le vin de raisin demeure longtemps rare, réservé aux élites, aux dignitaires et aux banquets impériaux. Il connaît cependant une période de plus grande visibilité sous la dynastie Tang, entre le VIIᵉ et le Xᵉ siècle. Les échanges avec les oasis d’Asie centrale diffusent de nouveaux cépages et de nouvelles méthodes de vinification. Le vin apparaît alors dans la poésie, associé aux voyages vers l’Ouest, aux grandes célébrations et à un certain art de vivre cosmopolite.

Malgré ces épisodes, le vin de raisin ne parvient pas à supplanter les alcools de céréales. Il faudra attendre la fin du XIXᵉ siècle pour voir apparaître une véritable production structurée à l’échelle industrielle.

Chang Bishi

1892, la naissance de Changyu à Yantai

L’histoire moderne commence à Yantai, ville portuaire de la province du Shandong. En 1892, l’entrepreneur et diplomate chinois Zhang Bishi, également connu sous le nom de Cheong Fatt Tze, fonde la Zhang Yu Wine Company, devenue Changyu.

Son ambition dépasse la création d’une simple exploitation. Dans une Chine encore placée sous la dynastie Qing, Zhang Bishi souhaite développer une industrie nationale capable d’associer capitaux chinois, connaissances agricoles locales et savoir-faire occidental. La fondation de Changyu est aujourd’hui considérée comme le point de départ de la viticulture industrielle moderne en Chine.

Les débuts sont difficiles. La maison fait venir d’Europe 124 variétés et près de 690 000 plants de vigne. Une grande partie supporte mal le climat et les sols du Shandong. Après plusieurs tentatives, les équipes de Changyu greffent les variétés importées sur des porte-greffes sauvages locaux, mieux adaptés aux conditions de Yantai. Cette association entre matériel végétal européen et ressources chinoises préfigure déjà la philosophie de la maison : apprendre ailleurs, puis adapter plutôt que reproduire.

Changyu recrute également un spécialiste européen, le baron austro-hongrois August Wilhelm von Babo, qui devient l’un des premiers responsables techniques de la propriété. Dans le même temps, l’entreprise entreprend la construction d’une vaste cave souterraine à proximité de la mer. Commencée en 1894 et achevée après plusieurs phases de travaux en 1905, elle contribue à installer durablement la culture de l’élevage en fûts à Yantai.

La maison produit sa première bouteille de vin en 1899, puis son premier brandy en 1914. L’année suivante, plusieurs de ses vins et eaux-de-vie obtiennent des récompenses lors de l’Exposition internationale Panama-Pacific de San Francisco. Pour une jeune industrie chinoise cherchant encore ses références, cette reconnaissance internationale possède alors une portée considérable.




De Yantai aux nouveaux vignobles chinois

Changyu ne s’est pas limitée à son berceau historique. La maison a progressivement développé des domaines dans plusieurs régions chinoises : le Shandong, le Liaoning, le Xinjiang, le Shaanxi, les environs de Pékin et surtout le Ningxia. Selon l’entreprise, son patrimoine représente aujourd’hui plus de 16 000 hectares de bases viticoles et huit grands châteaux en Chine, auxquels s’ajoutent plusieurs propriétés internationales.

Cette expansion accompagne celle de l’ensemble du vignoble chinois. L’Organisation internationale de la vigne et du vin estime sa surface à environ 733 000 hectares en 2025, ce qui place la Chine au troisième rang mondial. Une part importante de ces terres reste néanmoins consacrée au raisin de table et au raisin sec : l’étendue du vignoble ne correspond donc pas directement au volume de vin produit.

Parmi les régions les plus prometteuses figure le Ningxia, à l’ouest de Pékin, au pied des monts Helan. Le climat y est continental, sec, très ensoleillé, avec des écarts de température importants entre le jour et la nuit. Les hivers sont suffisamment froids pour obliger les viticulteurs à enterrer une partie des ceps afin de les protéger du gel.

C’est dans cet environnement que Changyu développe le Château Changyu Moser XV, en collaboration avec l’œnologue autrichien Lenz M. Moser. Le cabernet sauvignon y occupe une place centrale. Il donne naissance à des vins rouges structurés, mais aussi à une création plus inattendue : un cabernet sauvignon vinifié en blanc, selon le principe du blanc de noirs. Le jus est séparé rapidement des peaux afin de conserver une robe claire, avant d’être élevé, selon les cuvées, en cuves ou en barriques françaises.

La cuvée Purple Air Comes From the East, élaborée à partir de cabernet sauvignon, illustre les ambitions haut de gamme de la propriété. Son nom, qui peut être interprété comme « l’air pourpre vient de l’Est », fait référence à une expression chinoise associée à la chance, à la prospérité et à l’arrivée d’un événement favorable.

Ces vins ne cherchent plus seulement à imiter les standards bordelais. Ils commencent à traduire les conditions particulières des terroirs chinois : baies de petite taille, forte concentration, maturité solaire et structures tanniques marquées. La référence européenne demeure présente, notamment dans l’encépagement et l’élevage, mais elle est désormais confrontée à une géographie et à une culture différentes.




La France, partenaire historique et territoire d’implantation

La relation de Changyu avec la France ne commence pas à Paris. En 2002, l’entreprise avait déjà créé Château Changyu-Castel à Yantai avec le groupe français Castel, introduisant en Chine une conception du domaine inspirée du modèle bordelais.

À partir des années 2010, le mouvement s’inverse : Changyu investit directement dans le vignoble français. En 2015, le groupe acquiert une participation majoritaire dans le Château Mirefleurs, à Bordeaux. En 2019, il s’associe à AdVini au sein de L&M Holdings pour gérer Mirefleurs ainsi que le Château Liversan. La répartition annoncée du capital confie 55 % de la structure à Changyu et 45 % à AdVini.

Cette présence bordelaise répond à plusieurs objectifs. Elle donne accès à une expertise technique reconnue, à des réseaux de distribution européens et à une meilleure compréhension de la construction internationale d’une marque de vin. Elle oblige également Changyu à adapter ses méthodes de management. Après avoir initialement envoyé des équipes chinoises, l’entreprise s’est progressivement orientée vers une gouvernance plus locale et vers une coopération équilibrée avec ses partenaires français.

Paris représente une étape différente. Il ne s’agit plus seulement de posséder ou de gérer des vignobles, mais de prendre directement la parole auprès du public européen.

La Galerie 1892, une vitrine parisienne pour le vin chinois

Inaugurée en février 2026, la Changyu 1892 Art Gallery présente les bouteilles de la maison aux côtés de vins français, de whiskies japonais, de sakés et de spiritueux internationaux. Une exposition photographique y retrace son histoire, depuis les premières plantations de Yantai jusqu’aux domaines contemporains du Ningxia.

L’espace accueille des dégustations et des événements destinés aux amateurs, mais aussi aux sommeliers, acheteurs, restaurateurs et professionnels de l’hôtellerie. L’enjeu est essentiel : pour se développer en Europe, le vin chinois doit encore dépasser le stade de la curiosité et entrer dans les circuits habituels de formation, de prescription et de dégustation.

L’ouverture de cette adresse a coïncidé avec la première participation très remarquée de Changyu à Wine Paris 2026. Lors de sa visite du salon, Emmanuel Macron s’est arrêté sur le stand du groupe, où lui a été remise une bouteille de six litres de cabernet issu du Ningxia. Au-delà de la séquence institutionnelle, l’image résume l’évolution en cours : les vins chinois ne se présentent plus seulement comme des produits destinés à leur marché intérieur, mais comme des concurrents et des interlocuteurs possibles des grands pays viticoles.




Un aller-retour entre deux cultures du vin

L’histoire de Changyu peut se lire comme un long mouvement circulaire. À la fin du XIXᵉ siècle, l’Europe fournit les plants, les techniques et une partie du vocabulaire esthétique qui permettent à la Chine de construire son industrie moderne du vin. La maison assimile ensuite ces connaissances, les confronte aux climats du Shandong, du Xinjiang ou du Ningxia, puis développe progressivement ses propres expressions.

Son installation à Paris constitue le trajet retour. Changyu ne vient plus uniquement chercher un modèle : elle vient présenter le résultat de plus d’un siècle d’adaptation, de recherche et d’expérimentation.

Dans un pays où la notion de terroir constitue presque une grammaire nationale, convaincre prendra nécessairement du temps. La Galerie 1892 offre précisément cet espace de découverte. Elle permet de goûter avant de juger, de replacer les vins dans leur géographie et de comprendre que la viticulture chinoise ne se résume ni à son immensité ni à son caractère récent.

À quelques pas des grandes maisons parisiennes, Changyu ouvre ainsi une fenêtre sur une autre histoire du vin. Une histoire ancienne dans ses racines, moderne dans sa construction et désormais suffisamment assurée pour venir se raconter au cœur de Paris.

L’abus d’alcool est dangereux. A consommer avec modération.

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